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Knitting saves lives

Sophie & Julien

Le tricot est entré dans ma vie alors que j’avais environ 5 ans. C’est la mère de ma meilleure copine qui nous a montré comment faire à toutes les deux. Je m’en souviens comme si c’était hier, toutes les deux assises sur les marches du balcon en écoutant Diane Dufresne nous chanter qu’elle avait rencontré l’homme de sa vie…
J’ai continué à tricoter de manière compulsive, en fonction de certaines étapes marquantes de ma vie. J’ai beaucoup tricoté à l’adolescence pour financer mes sorties et petits luxes : de formidables pulls et bonnets en jacquard que je vendais pour une bouchée de pain à mes copines du secondaire et un pull pour mon premier chum qui m’a finalement porté malheur puisque nous avons rompu le jour où il l’a reçu! Plus tard j’ai repris mes aiguilles, enceinte de plusieurs mois, alors que j’avais 19 ans. Sur une courte période, j’ai tricoté cardigans, pulls et bonnets sans patron, au gré de mon imagination pour mon beau Julien qui allait naître sous peu.

Les années qui ont suivi la naissance de mon deuxième fils ont été plus qu’occupées. Je travaillais à Québec alors que la famille était à Montréal. De nombreuses heures de travail très intenses qui n’ont malheureusement pas laissé de place pour autre chose, pas plus que pour le tricot, sauf lors de rares occasions alors que j’avais besoin d’évacuer mon stress. Je disais souvent, à la blague mais avec un fond de vérité, que je tricotais pour canaliser mon énergie négative et pour éviter de tuer quelqu’un… mais je ne vous dirai pas qui.

Au fil des ans, le tricot était une activité à laquelle je revenais toujours mais avec une certaine frustration. Maniaque de fibres nobles, j’ai été incapable de m’approvisionner en fils de qualité, sans composante synthétique, pendant de longues années tout simplement parce que ça n’existait pas sur le marché. Au cours des années 1990, une boutique sise dans le Plateau Mont-Royal m’a accueillie plus d’une fois lors de recherches frustrantes alors que je désespérais de me procurer du mohair et du mérinos. Inutile de vous dire que je passais souvent pour une hurluberlue aux yeux de la propriétaire! Découragée de la qualité et du prix des fils disponibles sur le marché à cette époque, j’ai délaissé le tricot et plongé dans la couture qui me donnait un plaisir plus immédiat et un choix de matières bien plus adapté à mes goûts de luxe.

C’est finalement alors que je plongeais bien profondément vers un épuisement professionnel que je me suis remise au tricot. J’avais recommencé à avoir des pensées assassines et je ne savais pas comment m’en débarrasser. Ainsi, au début de décembre 2012, quelques jours après avoir vu des tricots surdimensionnés lors du Souk de la Société des arts technologiques, j’ai ressenti le besoin urgent et impérieux de tricoter. J’ai alors cherché où je pouvais trouver de la laine un dimanche. En revenant de la campagne en pleine tempête, l’homme de ma vie m’a conduite à une boutique de laine où je n’avais jamais mis les pieds avant. Je lui avais dit de m’attendre dans la voiture, que je n’en aurais que pour quelques minutes…

À ce moment, le temps s’est arrêté. J’ai vu dans cette boutique des fils que je n’avais jamais vus avant, un travail de teinture incomparable à tout ce que je connaissais. Des labels indépendants, des écheveaux de matières nobles comme j’en avais souvent rêvé de nombreuses années avant qu’ils ne se matérialisent devant mes yeux. À l’évidence, depuis ma dernière visite pas si lointaine dans une boutique de laine, les temps avaient bien changé!!! C’est d’abord la laine à chaussettes qui m’a le plus impressionnée ce jour-là. La chaussette était à mes yeux, cet objet mythique que je ne pourrais jamais réaliser toute seule. J’ai demandé comment faire et ai acheté pour près de 150$ de laine à chaussettes. En sortant, la jeune employée m’a saluée et m’a dit, le plus sérieusement du monde « knitting saves lives… ».

Dans le contexte, j’ai vraiment cru qu’elle avait deviné mes pensées assassines. Pour un instant, j’ai pensé que ce n’était pas ma vie à moi que je sauvais en recommençant à tricoter, mais celle de cette personne qui me faisait la vie dure. Cette réponse a été une révélation pour moi et m’a laissée songeuse pendant plusieurs jours. J’y repense encore souvent malgré moi et, malgré le quiproquo, je trouve toujours que c’est la meilleure réponse qu’on m’ait donnée. J’avais mal saisi le sens de cette phrase, mais depuis, j’ai compris que le tricot avait en quelque sorte contribué à reconstruire ma capacité de concentration et mon estime de soi.

Ce dimanche de décembre a marqué un tournant dans ma vie. Depuis ce jour, le tricot fait partie de mon quotidien. Il occupe une grande place dans ma vie et remplace en quelque sorte la méditation en ce qu’il me permet d’être toute là, dans le moment présent. Je vous épargne la relation trouble que j’entretiens avec la laine, elle fera l’objet d’un prochain billet sur la dépendance et les comportements addictifs des tricoteuses. Dans l’intervalle, je débute mon 70 000e mètre de laine…

Sophie

Sophie FontaineMaman, amoureuse, syndicaliste, militante, feministe et tricoteuse compulsive. Retrouvez Sophie sur Ravelry.

2 pensées sur “Knitting saves lives

  1. Super article ! Je ressens cette idée que le tricot remplace la méditation en permettant d’ « être toute là ». C’est très bien dit. Et cette petite histoire se dévore ! J’aime beaucoup votre écriture à plusieurs voix. C’est super !

  2. […] À l’occasion de mon dernier billet, je vous avais annoncé que j’écrirais sous peu au sujet de la dépendance des tricoteuses envers la laine. J’ai pris beaucoup de temps pour trouver le bon angle, mais voilà, je me lance. […]

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